Au détour des archives, lorsque l'on tente de reconstruire l'histoire du château, un premier nom apparaît : Alfred Kaiser, né à Bruxelles en 1872. Compositeur cosmopolite, il étudie la musique à Vienne auprès d’Anton Bruckner, séjourne à Prague, puis gagne Londres. Ses opéras sont joués en Allemagne, en France et en Belgique. Artiste voyageur, il appartient à cette Europe savante et musicale qui ignore encore les frontières que la guerre va bientôt dresser.
Au tournant du siècle, son nom commence à apparaître sur les scènes européennes. Il compose pour le théâtre, l’opéra et l’orchestre, écrit également des livrets et traduit certains textes.
À Paris, son opérette Sous la voile est créée en 1900, puis Le Billet de Joséphine en 1902. En Allemagne, ses œuvres rencontrent un certain succès : Die schwarze Nina est créée en 1905, puis viennent Stella Maris en 1910, et Theodor Körner en 1912. Ce dernier sera même repris l’année suivante lors des célébrations du centenaire de la bataille de Leipzig. À cette époque, Alfred Kaiser appartient à cette vie musicale européenne qui fait circuler les artistes de Paris à Vienne, de Berlin à Prague et de Bruxelles à Londres.
L’histoire d’Alfred Kaiser réserve son lot de mystères. Parmi ses proches, figure sa sœur Karoline Franziska, qui affirma plus tard être la fille secrète de l’impératrice Élisabeth d’Autriche, la célèbre « Sissi ». Une filiation qui n’a jamais été établie par les historiens, mais qui ajoute une dimension romanesque à la destinée de la famille. Karoline eut elle-même une fille, Elissa Landi, qui devint actrice à Hollywood. Ainsi, autour d’Alfred de Keyser se dessine une famille où se croisent musique, littérature, aristocratie supposée et cinéma — avec, pour attiser notre curiosité, des secrets transmis, des identités incertaines et des fragments de vie encore insaisissables.
Puis l’Europe bascule. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, l’homme qui avait fait de son cosmopolitisme une richesse se retrouve confronté à une réalité nouvelle : son nom même peut devenir un problème. Installé en Angleterre, Alfred Kaiser, au nom de famille à consonance germanique suscite la méfiance dans un pays en guerre contre l’Allemagne. L'artiste adopte alors un autre nom, de Keyser, auquel il ajoute le prénom Ignace : désormais, il sera connu comme Alfred Ignace de Keyser.
Nouveau nom, nouvelle identité. À Londres, il mène une autre vie aux côtés de son épouse Andrée de Keyser. Celle-ci fonde l’Iris Publishing Company, une maison d’édition installée à Furnival Street, spécialisée dans la publication de traductions d’œuvres étrangères. Alfred en devient le directeur. Le couple évolue ainsi dans un univers où musique, littérature et édition se mêlent étroitement.
Et c’est Andrée, la femme de l'ombre, qui semble dissimuler le véritable secret...
Écrivaine, éditrice, femme de lettres, portraitiste dont les œuvres sont parues dans la célèbre Revue Moderne, Andrée de Keyser publie en 1915 un étrange roman intitulé Montorel, the Story of a Coincidence.
Sur la couverture, le nom de l’auteur n’est pas clairement établi. « N. N. », selon l’édition originale. Plus tard, certains catalogues l’attribuent à Maxime Provost.
Mais qui se cache réellement derrière ce nom de plume ?
Un exemplaire original du roman est aujourd'hui exposé au château.
Publié à Londres en 1915 par l’Iris Publishing Company, Montorel, the Story of a Coincidence est un roman sentimental et mystérieux situé dans la France de la fin du XVIIIᵉ siècle. Son intrigue se déroule dans une Europe traversée par les tensions politiques et militaires, où les destinées individuelles se trouvent bientôt rattrapées par les rivalités entre la France et l’Allemagne. Le récit repose sur une succession de rencontres et de hasards dont les personnages découvrent progressivement qu’ils ne sont peut-être pas aussi fortuits qu’ils le paraissent. Amours contrariés, secrets, identités dissimulées et événements qui semblent se répondre composent une intrigue où la coïncidence devient peu à peu le véritable personnage central du roman. Le titre lui-même annonce cette mécanique romanesque : un événement apparemment anodin entraîne le suivant, les chemins se croisent, les vérités se dérobent et les personnages doivent démêler ce qui relève du hasard de ce qui semble obéir à une destinée plus mystérieuse.
L’ouvrage, illustré par Jean Claireau, est aujourd’hui particulièrement difficile à trouver. Sa première édition est également entourée d’une énigme bibliographique : la page de titre ne donne pas clairement d’auteur, la préface est signée « N. N. », tandis que la British Library attribue le livre à Maxime Provost. Une autre base bibliographique le répertorie sous le nom « A French Author ».
Un second livre apporte un nouvel indice. En 1917 paraît My Austrian Love, écrit par un certain Maxime Provost qui se présente comme « l’auteur de Montorel ». Le récit met en scène un compositeur anglais à Vienne et évoque des personnages inspirés de personnes réelles. La musique, l’Autriche, l’Allemagne, les milieux artistiques européens : autant d'éléments qui font étrangement écho à la vie d’Alfred de Keyser.
Maxime Provost serait-il le pseudonyme d'Andrée de Keyser ? L'éditrice aurait-elle publié ses propres romans sous un nom de plume masculin, offrant à l'époque une plus grande liberté d'écriture ? Mais alors, qui est cette femme dont la photographie, non légendée, est présente en ouverture du livre ? Est-ce notre mystérieuse écrivaine de nationalité inconnue qui se dissimule sous un pseudonyme français ?
Pour épaissir un peu plus le mystère, Andrée de Keyser multiplie les noms de plume avec une seconde identité : Léa Laurent.
Femme de lettres belge, Léa Laurent publie en 1915 La Véridique Histoire de Louise York, son premier grand roman à succès, chez Iris Publishing Company. Lors de sa sortie en juin 1915, il bénéficie d'une excellente presse dans les cercles littéraires britanniques. Le célèbre magazine culturel anglais The Tatler le décrit notamment comme un récit « regorgeant de scènes palpitantes », tandis que d'autres critiques saluent un ouvrage « intéressant et captivant de bout en bout ».
La même année, La Transfiguration de Sainte-Dorothée sort en librairie. Le livre retrace le parcours spirituel et la métamorphose mystique de Dorothée de Césarée (Sainte Dorothée), une jeune martyre chrétienne ayant vécu entre le IIIe et le IVe siècle. L'œuvre explore en détail sa foi face aux persécutions religieuses sous l'Empire romain, jusqu'aux événements qui ont conduit à son exécution.
Un an plus tard paraît en anglais Our Lady of Belgium (Notre Dame de Belgique), toujours chez Iris Publishing, dans une traduction d'Elisabeth M. Lockwood. Ce nouvel ouvrage est particulièrement intéressant : il s'agit d'un livre consacré à la Belgique et à sa famille royale pendant la Première Guerre mondiale. Une publication universitaire récente le cite comme une source de la propagande autour de la reine Élisabeth de Belgique. Autrement dit, l'auteur semble avoir eu une connaissance suffisamment intime de la Belgique et de son milieu politique et aristocratique pour produire un ouvrage destiné au public anglophone.
Résultat des courses ? Derrière ce second pseudonyme, féminin cette fois, se dessine une nouvelle facette de l’écrivaine, à une époque où publier sous un nom d’emprunt permettait de s’affranchir des conventions. Une découverte qui ajoute une nouvelle pièce au puzzle : après Andrée de Keyser, Maxime Provost, voici Léa Laurent. Trois noms, une même femme, et derrière eux, une histoire littéraire qui reste encore à déchiffrer.
Mais revenons à l'histoire du couple Keyser. En 1917, Alfred meurt à Bournemouth pendant ses vacances. Dans le cimetière de Wimborne Road, sa tombe est repérable à son imposant monument.
Que devient alors son épouse, devenue veuve ?
Sans la gestion d'Alfred, l'Iris Publishing Company cesse immédiatement ses activités. Andrée de Keyser, veuve, quitte l'Angleterre pour la France. Elle s'installe en Maine-et-Loire, précisément à Ingrandes-sur-Loire dans ce château d'Anjou que vous connaissez bien : le château du Bois-Baudet (parfois château du Bas-Baudet), à Ingrandes-sur-Loire, qu'elle rebaptise château Montorel, un nom inspiré de son roman Montorel, the Story of a Coincidence. Et c'est ici, dans ces murs, qu'Andrée de Keyser s'éteindra en 1945.
Ainsi se referme une histoire menée tambour battant entre Bruxelles, Vienne, Prague et Londres, traversée par la musique, l’édition, la guerre et la littérature.